Nos collègues les robots

Hej Siri ! Ok Google !

Travailler avec et pour les robots

La surveillance constante menace les bus et les call centers
Les robots journalistes Tobi et Lena doivent encore étudier
Une inconnue : les emplois supprimés par la robotisation
Le robot placeur de PostFinance gère tes fonds selon ton profil

Il n'y a rien de plus normal aujourd'hui que de demander des informations à notre smartphone ou de régler la température de notre domicile à distance. Dans quelques années, il nous semblera normal d'avoir un collègue non humain, un robot intelligent capable d'exécuter notre travail peut-être mieux que nous.
Aujourd'hui déjà, des bus sans chauffeurs, des drones qui livrent des colis et même des robots journalistes nous assistent, comme l'explique le dossier de ce numéro, entièrement consacré à l'intelligence artificielle dans nos secteurs.
Si leur évolution est aussi fulgurante que par le passé, nous aurons bientôt des ordinateurs aussi intelligents que les humains, mais, beaucoup plus rapides. Certains scientifiques appré­hendent ce moment (appelé singularité techno­logique), car l'intelligence artificielle pourrait dès lors aussi se passer de ses créatures humaines. Avec des risques pour l'humanité. S'agit­'il d'une spéculation théorique? De science­ fiction apocalyptique à la Terminator? Qui sait. En tant que syndicat de la numérisation, nous devons veiller pour l'instant à ce que la classe politique impose une digitalisation sociale, centrée sur le bien-être des individus. Il faut aussi exiger une réduction du temps de travail et insister sur la formation. Parce que, comme l'affirme le professeur Gambardella, (voir ci dessous), les prochaines générations devront développer la créativité, la sociabilité, l'ouverture d'esprit et une pensée critique. A savoir des caractéristiques typiquement humaines qui constituent l'intelligence. La vraie.
Giovanni Valerio. Rédacteur svndicom

On a beaucoup appris aux robots. 
Main­tenant, nous voulons quelque chose en retour. 
Par exemple, plus de temps libre.

Ils sont déjà parmi nous. Ils nous aident à écrire des articles de même type en masse, à placer notre argent, à facturer nos achats, à conduire à notre place. Pour s'en sortir, il faudra développer tout ce qui n'est pas imitable ni achetable: notre créativité, notre intelligence, et surtout notre temps libre.

Texte: Sylvie Fischer et Oliver Fahrni
Images: Hélène Tobler


L'intelligence artificielle (IA) contrôlera l'humanité dans 16 ans. C'est ce que déclarent les spécialistes qui la développent, ou le fondateur d'entreprise Ray Kurzweil, génie de la technologie et professeur au MIT, qui prévoit que cette révolution va se produire rapidement. Les ordinateurs et les robots autoapprenants qui communiquent entre eux deviendront apparemment si intelligents grâce à une « explosion d'intelligerice » qu'ils pourront se passer de nous - et nous ne comprendrons plus ce que manigance l'IA. Il reste cependant une maigre consolation: cette « singularité technologique » aurait déjà dû advenir, mais elle ne s'est pas réalisée. En revanche, l'IA possède même sa propre église, « Way of the Future», fondée par le pionnier du robot Anthony Levandowski.
Mille experts mettent en garde contre les robots de combat
Suffira-t-il d'adresser des prières à l'IA lorsque les machines à tuer débarqueront? En 2015, mille experts de la Silicon Valley ont signé une lettre ouverte pour mettre en garde l'humanité contre les robots de combat, qui pourraient devenir autonomes et exterminer l'espèce humaine. Une vision folle? Parmi les signataires, on compte Stephen Hawking, ainsi que le cofondateur d'Apple Steve Wozniak, le grand patron de Tesla Elon Musk, et de nombreuses autres personnes telles que Demis Hassabis, qui dirige Deep Mind, le programme d'IA de Google. Ce ne sont pas des ennemis de la technique. Ils sont bien informés.
Leur planète, dominée par des robots, fait peur et fascine à la fois. Depuis la parution du roman 1984 de George Orwell, nous savons toutefois que les utopies négatives servent à dissimuler un développement initié en le projetant dans le futur pour brouiller notre vision de la réalité.
Les robots nous côtoient depuis longtemps. Pas seulement les gentils robots comme «SpotMini», le chien robot qui ouvre des portes, ou les robots de production classiques, dont presque 400000 sont introduits chaque année. Nous vivons et travaillons avec des robots sous toutes leurs formes. Avec des machines vocales, des drones, des robots de soins aux personnes, des instruments de contrôle, des robots de réseaux sociaux, etc. Ils travaillent pour et avec nous. Ou plus souvent, avec nous (et à notre insu). Et nous travaillons pour eux. Parce qu'à chaque clic, nous entraînons leurs algorithmes, leur IA. Nous les corrigeons sans cesse et leur fournissons les données dont ils ont besoin pour nous remplacer. Nous sommes leur prolétariat à clics.

Nous peinons toutefois à l'admettre. Ces machines intelligentes nous ont réduits à une série de zéros et de un, elles nous ont numérisés. Nous trouvons parfois bien pratique qu'un smartphone chinois dans un réseau français suggère des corrections en suisse-allemand après seulement deux SMS envoyés de Berne. Mais de quelles autres connaissances à mon sujet disposent Huawei et mon opérateur téléphonique à Marseille?  

La machine est le patron
Les machines intelligentes prennent de plus en plus de décisions à notre place, comme le robot d'investissement de PostFinance. Il pense mieux me connaître que moi­même. Les robots nous contrôlent et presque plus rien ne leur échappe, comme les employé(e)s de centres d'appel en font l'expérience. Les robots remarquent la moindre hésitation, les moindres signes d'essoufflement au travail, la moindre réaction émotionnelle. Les erreurs aussi. Aucun supérieur hiérarchique n'intervient, mais c'est l'IA qui interrompt, réprimande, donne des instructions. La machine est le patron.
De telles techniques sont utilisées dans un nombre de plus en plus important de domaines professionnels. Elles créent un stress qui impacte la santé. Ces formes d'IA ont pour objectif d'exploiter le plus grand nombre possible de connaissances et de savoir-faire de l'activité et de la communication humaine (« main et parole ») pour contrôler, anticiper et imiter. Ensuite, la machine doit indiquer à l'actionnaire si un emploi peut être supprimé. Mais le robot est un morceau de tôle ou de silicium, il n'a aucune volonté propre, aucune intention d'exploiter l'humain. Il est programmé à cet effet. Al 'aide de programmes simples. Et de métacommandes - propres à l'IA - telles que: re­cherche des possibilités pour rendre le processus de tra­vail X plus efficace, moins cher et automatisé.
Toujours est-il que le robot et l'IA ·ne sont que le bras armé du capital dans le rapport de force avec le travail. Lorsque les actionnaires et leurs gestionnaires misent sur la numérisation avec des programmes d'innovation qui coûtent des milliards de dollars, ils poursuivent deux objectifs: rester compétitifs sur le marché et éliminer autant que possible le travail humain ou du moins le réorganiser fondamentalement.


Vous voulez automitiser des jobs minables ?
Très bien ! Alors créez des emplois meilleurs !


Il peut paraître inquiétant de rouler dans un bus postal sans chauffeur sur les routes de montagne du Valais. Mais CarPostal assure que le développement de bus autonomes ne vise pas à éviter les grèves, à diminuer les absences pour cause de maladie ou à réduire les effectifs. Mais le projet avance. A Sion (voir l'article de Martina), les véhicules de CarPostal apprennent chaque jour à mieux maîtriser les difficultés d'une conduite autonome. Le chauffeur des Grisons ou du val d'Anniviers, qui imagine que seule une personne peut éviter les chutes de pierres et maîtriser les virages surplombant des précipices, sous-estime les possibilités de l'IA. Son éthique professionnelle élevée fait de lui l'auxiliaire involontaire de son élimination lorsqu'il apprend aux robots toutes les astuces du métier. Comme le font les deux « accompagnateurs » du « Smart Shuttle » de Sion que l'on peut voir sur notre couverture (voir aussi l'article d'Adriano).
Idem pour les robots de livraison de La Poste à Zurich ou les drones pour colis, qui restent pour l'heure cloués au sol après avoir effectué 3500 vols et provoqué des inci­dents. Personne ne croit que La Poste transportera un jour ses 138 millions de colis (2018) par drone. Pour le géant jaune, il s'agit de tester des techniques, de sonder (et as­souplir) des lois et règlements et de s'approprier les connaissances logistiques pratiques de ses employé(e)s, sous forme d'IA.
Aujourd'hui, des professions entières disparaissent dans de nombreux secteurs économiques. Par notre propre travail, nous contribuons à supprimer notre tra­vail. Selon les consultants de McKinsey, 1 à 1,2 million de personnes auront été sacrifiées par la numérisation en Suisse dans douze ans déjà (cf. statistique).

Se soustraire à cette tendance, une solution?

Que faire? Pouvons-nous échapper à cette évolution ? Le mieux est d'utiliser notre pouvoir organisationnel, insti­tutionnel et de négociation pour améliorer nos conditions de travail et de vie grâce à la numérisation. En commen­çant par appliquer un principe syndical simple: vous vou­lez que nous entraînions vos machines? Oui, mais à condi­tion d'obtenir une contrepartie.
La productivité augmente fortement. Tant mieux. Ré­duisons le temps de travail. Nous gagnerons ainsi en qua­lité de vie et pourrons développer notre créativité. Vous dites que nos qualifications deviennent rapidement obso­lètes? Alors introduisons le droit à la formation et au per­fectionnement permanents et financés. Vous créez de nombreux emplois de plateformes et des jobs numériques précaires? Entendu, mais la précarité n'entre pas en ligne de compte. Tout emploi doit faire l'objet d'un contrat de travail universel. Vous voulez automatiser? Très bien. Nous aussi, nous trouvons certains boulots minables.
Alors créez des emplois meilleurs en grand nombre s'il vous plaît! 

Et il y aurait encore beaucoup à faire 

Si nous parvenons à exploiter la numérisation pour amé­liorer la répartition des richesses, nous n'aurons plus besoin de recruter du personnel chez le «Turc mécanique». Cette plateforme d'Amazon est vraiment baptisée ainsi (www.mturk.com), à l'instar du «robot» d'échecs de 1769, qui dissimulait un joueur d'échecs vivant. Ce n'est pas un si mauvais nom. Amazon, qui laisse trimer ses employé(e)s dans des conditions épouvantables, permet à ses clients de trouver des travailleurs du clic pour des salaires encore plus misérables. Dès «0,1 centime par job», comme on peut le lire dans les conditions générales.

Nos formations deviennent obselètes !
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Machines racistes et algorithmes très dangereux

Jusqu'à présent, les entreprises et les Etats s'intéressaient peu à l'intelligence artificielle.
Mais cela a changé depuis que les investissements dans ce domaine se sont mis à exploser. Car, en fin de compte, il ne s'agit ni plus ni moins que de dominer le monde.
Texte: Oliver Fahrni
Images: Hélène Tabler

Etes-vous sûr que l'article que vous lisez a été écrit par une personne? Par celle qui le signe de son nom et à qui vous pouvez dire, comme s'est exclamé un jour Peter Bichsel: « Fahrni, tu nous racontes des balivernes. » ?
La vérité est: non, vous ne pouvez plus en être sûr. 

Déjà en 2016, le Washington Post publiait 850 articles écrits par Heliograf - un robot-journaliste, un ordinateur contrôlé par un algorithme d'écriture. Certains articles portaient sur les Jeux olympiques d'été de Rio. Et comme il est assez simple de convertir automatiquement en articles des ré­sultats sportifs ou des cours boursiers, le Washington Post a étendu l'expérience à d'autres domaines. Il a ainsi pro­duit 500 articles rédigés par des robots sur les élections présidentielles américaines qui ont généré un demi-million de clics. Personne ne s'est aperçu de rien.
GPT 2 : trop dangereux pour ce monde
C'était il y a trois ans, à l'ère numérique rapide autant dire à l'âge de pierre. L'intelligence artificielle (terme sur le­quel nous reviendrons plus loin) et ses instruments pour produire du contenu artificiel gagnent en puissance jour après jour. Des milliers d'équipes à travers le monde travaillent d'arrache-pied sur de nouveaux outils de création de contenu, financés par des sociétés telles que Google (alphabet), Amazon, Facebook, Microsoft, Apple, des banques et des hedge funds. En février 2019, le think tank « OpenAI » a annoncé qu'il avait développé une intelligence artificielle « trop dangereux » pour publier son code. Car ce qu'on trouve sous le nom de « GPT2 » peut gé­nérer des contenus totalement trompeurs, appelés deep­fakes, qui ne peuvent plus être identifiés comme des contrefaçons. On trouve par exemple des vidéos qui semblent authentiques, dans lesquelles le président américain Donald Trump décapite lui-même ses opposants politiques. L'image et le son en donnent la preuve. Si vous disposez de la puissance de calcul appropriée et d'algo­rithmes comme GPT2, vous pouvez faire exécuter n'importe quoi à n'importe qui. Du moins dans les médias. Le contenu de ces fake news ne peut plus guère être démenti. Le terrorisme informatique devient réel.
 
L'intelligence artificielle (IA) a un double but: d'abord éliminer des emplois par l'automatisation et ensuite contrôler le comportement humain (des consommateurs et citoyens). Déclarer la machine IA de « OpenAI » comme trop « dangereuse pour ce monde » était du marketing intelligent. OpenAI, dont le milliardaire américain Elon Musk est coprésident (voitures Tesla, voyages dans l'espace), vit de paris fous sur l'avenir. Dans ce business, l'effet d'annonce vaut déjà son pesant d'or. Quoi qu'on en dise, ce logiciel tient toutefois ses promesses: inventer des messages, écrire des romans entiers, créer des « réalités » virtuelles sous toutes leurs formes. Son utilisation ne fait aucun doute. Peut-être aujourd'hui déjà. Ilya quelques semaines, la société Microsoft a injecté 1 milliard de dollars pour la recherche dans le think tank de Musk. 1 milliard? Oui, pas moins de 1 milliard.
Après tout, il en va de la domination mondiale. Ceux qui contrôlent l'IA peuvent réaliser leurs objectifs sur les plans économique, politique et social. Des économistes ont calculé que les entreprises et certains Etats comme la Chine auront investi plus de 50 milliards de francs dans l'intelligence artificielle d'ici deux ans. Dans la foulée, l'UE a elle aussi annoncé un programme de 20 milliards d'euros. Le McKinsey Global Institute estime que l'intelligence artificielle générera bientôt entre 9,5 et 15,4 bil­lions de dollars de chiffre d'affaires.

Etes-vous sûr que l'article que vous lisez
a été écrit par une personne ?
Un parmi 50 000
Le « AI Inde » international de l'Université de Stanford, l'annuaire des publications scientifiques en la matière, donne un indice sur le sujet. La Chine, qui déferle actuel­lement sur le marché européen avec ses groupes technologiques comme Huawei, publie deux fois plus de résultats scientifiques que les chercheurs américains sur les machines d'apprentissage, les réseaux neuronaux et la perception robotique.La Chine investit des sommes importantes dans des algorithmes de police, dans l'IA répressive. Leurs systèmes de surveillance permettraient d'identifier un homme dans une foule de 50 000 personnes. C'est du moins ce qu'affirment les Chinois, qui expliquent que leurs ordinateurs peuvent faire bien plus que de reconnaître des visages: les algorithmes identifient des per­sonnes notamment sur la base de schémas individuels de mouvement.

Batman, c'était hier

Ces techniques de surveillance, déguisées en « travail de police préventif », sont utilisées depuis longtemps dans de nombreuses régions du monde occidental, notamment par la police suisse. Lorsque des appareils de sécurité, comme à Chicago ou à Brixton (Londres), exploitent les données des caméras de surveillance, de l'évaluation des réseaux sociaux comme Facebook et Twitter, des profils sociaux et bien plus, pour les regrouper dans des systèmes IA, alors la liberté individuelle, les droits humains et le système juridique sont en grand danger. L'Etat policier n'est pas un scénario d'avenir, il est en cours de construction.
Souvent inaperçus, les algorithmes contrôlent de plus en plus de domaines de la vie économique et dans notre vie quotidienne. L'IA fournit le conseiller en placement virtuel à la banque. Les médecins lisent les images des scanners via l'IA. Les comptables sont une profession en voie de disparition.

Aujourd'hui, de nombreuses entreprises recrutent leur personnel via Skype. C'est la spécialité de la société sud-coréenne Midas-IT. Son robot ne se contente pas de poser de nombreuses questions intimes, il analyse les réponses, le choix des mots, la syntaxe et les changements de voix, observe les mouvements des yeux, le langage corporel, la concentration, les signes de nervosité. Et il compare le tout avec un grand nombre d'informations déjà recueillies sur la Toile au sujet du candidat. A la fin, il établit un classement des candidats. Les mêmes techniques infiltrent de plus en plus le travail à l'écran, dans toutes les branches.

L'intelligence artificielle est assez stupide

Combien de vos amis sur Face book ou Twitter ne sont pas des personnes? Il n'est plus possible d'estimer la part de chatbots et de social bots (robots d'opinion) utilisés dans les échanges sur les réseaux sociaux, qui devraient pourtant servir à la communication humaine. Une chose est certaine: il y en a beaucoup. Il y en a tant que ces robots finissent même par mettre en danger la profession d'influenceur récemment inventée. Ce n'est pas dommage. Mais l'accélération est également rapide dans les médias traditionnels. Presque toutes les grandes agences et groupes de presse investissent énormément dans l'intelligence artificielle, et la proportion de textes et de vidéos automatiques est en augmentation.
Techniquement, ça peut paraître fascinant. Mais objectivement, l'intelligence artificielle est un terme qui prête à controverse. Que font ces machines? Elles ne sont pas intelligentes au sens humain du terme. Tout d'abord, ce sont de gigantesques bases de données (« GPT2 » a été engraissé avec 40 gigas de textes, tirés en partie de « Garnes of Thrones »). A partir de ces données, un algorithme, à l'aide de méthodes statistiques et de liens, commande à la machine ce qu'elle doit faire (écrire, contrôler, communiquer, etc.). On peut configurer des algorithmes pour qu'ils apprennent au fur et à mesure de leur utilisation, au contact avec le nouveau prolétariat à clics et en échangeant avec d'autres machines.
Cette capacité d'apprendre est inquiétante pour un grand nombre de personnes. Par exemple, lorsque le bot de Microsoft « Tay » a soudain twitté une énorme quantité de slogans racistes nazis. Son public avait entraîné l'algorithme « Tay » en ce sens.

« Les travailleurs ne sont pas conscients de l'automatisation qui menace leurs postes »

Adriano Troiano est responsable régio­nal au secrétariat bernois de syndicom et vient d'obtenir le nouveau brevet fédéral de secrétaire syndical. Son mémoire de diplôme intitulé: « La logistique du futur: drones et véhicules autonomes. Des robots remplaceront ils bientôt les humains dans la distribution de colis? » a aussi obtenu le prix du travail le plus original. 

Les travailleurs qu'il rencontre en tant que syndicaliste ont-ils peur d'une telle évolution?

« Non, malheureusement non. Les chauffeurs de CarPostal ne croient pas que leur travail puisse être remplacé par des bus autonomes à l'avenir. Ils pensent que cela ne touchera que la génération suivante. On sous-estime le fait que les travail­leurs doivent se former pour affronter cette mutation déjà en marche. Il suffit de voir l'intérêt que Galliker, une des plus importantes entreprises de transport en Suisse, porte à la robotisation et à l'automatisation dans la logistique. Moi, en revanche, cette évolution me fait un peu peur. J'ai vu un reportage sur une usine en Chine où une seule personne chargée du contrôle travaillait. Tout va beaucoup plus vite avec l'automatisation de la fabrication et de la livraison de paquets, et le capitalisme ne paiera plus les gens dont il n'a plus besoin. C'est pourquoi nous devons dès aujourd'hui réclamer une réduction du temps de travail sans réduction de salaire. Cette revendication devrait être portée par tous les syndicats, sur un plan européen. »

Pourquoi t'es-tu intéressé à ce sujet? 

« J'avais vu un reportage sur la livraison par drones chez Amazon et aussi les vidéos de La Poste sur la livraison d'échantillons de laboratoire par ce biais. Comme, rien que pour la ville et l'agglomération de Berne, 20 000 paquets sont quotidiennement livrés, ce ne peut être une solution générale, mais pour les livraisons spécifiques comme actuellement, les drones sont appelés à se développer. Pour le moment, seules des batteries plus importantes permettraient le transport de charges plus lourdes, c'est un problème. Les maisons connectées pourraient aussi prévoir des possibilités d'accès pour les robots et ainsi rendre les facteurs superflus. Actuellement, les accidents de drones en Suisse et aux Etats-Unis ont un peu refroidi les enthousiasmes et le scandale de CarPostal a réduit les fonds disponibles. A ceci s'ajoute une insécurité sur ce que l'on a le droit de faire légalement. »

Ces essais sont très coûteux. Cet argent ne serait-il pas mieux employé à maintenir un service public performant?

« On ne peut freiner cette évolution, même si je préférerais garder des emplois. Je crains une Poste à deux vitesses, avec des automates où les clients devront aller chercher la marchandise. Une livraison chez eux sera bien plus chère. »

Martina Müggler
est à 34 ans responsable Stratégie et innovation chez Car­Postal et membre de sa direction. Elle dirigeait depuis 2014 l'unité Développement de la mobilité de cette entreprise et a mené à bien le projet de navette autonome (SmartShuttle).

En septembre 2017, CarPostal tirait un bilan positif des deux bus autonomes circulant à Sion. Où en sommes-nous actuellement?

Vu l'énorme intérêt au niveau national et international, la Ville de Sion a demandé à CarPostal de prolonger l'essai au-delà de fin 2017. Le 23juin 2019, nous avons donc fêté les trois ans d'exploitation. Entre-temps, nous avons ajouté une ligne à la gare de Sion, intégré des feux de trafic dans le parcours et transporté près de 50 ooo passagers. De manière géné­rale, l'avis des clients est très positif.

Quel budget a-t-il été nécessaire pour réaliser ce projet? S'agit-il d'un partenariat entre CarPostal et les autres partenaires (Ville de Sion, Canton du Valais, EPFL, le constructeur navya, etc.)? Qui paie quoi exactement?

Nous ne pouvons pas communiquer de chiffres budgétaires. Le projet avait d'abord été financé par le fonds de l'innovation de La Poste (de 430 millions au total, ndlr.), mais entre-temps c'est la Ville de Sion et des partenaires qui financent l'ensemble des coûts.

Des lignes actuellement desservies par des chauffeurs pourront-elles être exploitées par ces bus autonomes?

Les navettes autonomes sont une mesure complémentaire aux bus « conventionnels » conduits par nos chauffeurs. Elles assurent la mobilité du dernier kilomètre. Il n'est donc pas question de remplacer des lignes existantes. C'est une offre supplémentaire pour les endroits où les solutions de mobilité n'existent pas encore et où un bus conventionnel aurait, par exemple de par sa taille, des problèmes d'accès.

Peut-on s'imaginer que des lignes difficiles, par exemple dans la montagne, pourraient bientôt être desservies par des bus autonomes?

Les navettes sont idéales pour des courtes distances, mais actuellement, la technologie n'est pas encore assez développée pour ce type d'application. Des trajets trop compliqués ou des conditions de météo difficiles (neige, fortes pluies) restent un challenge. De grands progrès se font grâce à des projets comme à Sion, où nous rajoutons progressivement de la complexité au parcours exploité.

Peut-on dire quand et où cela sera peut-être un jour le cas?

Même si nous faisons de grands pro­grès par des projets comme à Sion, la technologie doit encore considérablement être développée. De plus, la régulation nécessaire, qui permet­trait une exploitation régulière des bus autonomes sans chauffeurs, n'est pas encore en place.
CarPostal reste actif dans ce domaine et compte lancer de nouveaux essais-pilotes sur des trajets de plus en plus complexes dans le futur, sans pouvoir en dire plus actuellement.

CarPostal a-t-il estimé combien de chauffeurs pourraient être remplacés par des bus autonomes, par exemple dans dix ans?

Il n'y aura pas de tels remplacements. Au contraire: selon les prédictions du Conseil fédéral, la demande en transports publics va augmenter de 51 % d'ici 2040. CarPostal nécessitera donc davantage de chauffeurs. L'ouverture du tunnel ferroviaire du Ceneri en décembre 2020, créera, à lui seul, une demande en personnel supplémentaire considérable. Les navettes autonomes resteront une mesure complémentaire aux bus conduits par nos chauffeurs.

Les robots et la numérisation sont des instruments pour les actionnaires, afin de supprimer des emplois. Un emploi sur trois exigera bientôt des qualifications entièrement nouvelles. Ce n'est pas la technologie qui le veut, mais une nouvelle organisation du capitalisme.

Ce qui fait de nous tous le prolétariat du clic.

La technologie blockchain est à la mode. Elle devrait chambouler notre univers. Pas seulement avec des monnaies cryptées. L’un de ses gigantesques serveurs est hébergé en Mongolie. Une véritable ferme informatique qui consomme autant d’électricité qu’une grande ville. L’électricité provient d’une centrale au charbon.

C’est parfois le cas dans le beau nouveau monde numérique. Bien réel et sale.

Nous connaissons la numérisation depuis longtemps, surtout dans les branches de syndicom. Les robots étaient déjà bien connus de Da Vinci. L’internet vient tout juste de fêter ses 50 ans. On travaille officiellement depuis 1965 sur l’intelligence artificielle (IA) en réalité depuis beaucoup plus longtemps. Vous pouviez flirter sur les réseaux sociaux dès 1980. En l’an 825, un livre sur les algorithmes a été publié en arabe, il s’intitulait : « Algorismi a dit » (Liber Algorismi de pratica arismetica)

Le fait est que tout est connecté aujourd’hui. Les GAFAM (géants du Web) et des milliers de laboratoires de développement travaillent d’arrache-pied pour rassembler des ordinateurs autoapprenants dotés de capacités de réseau neuronales en plates-formes d’apprentissage en profondeur, qui interagissent avec d’autres ordinateurs pour résoudre des problèmes complexes tels que les processus d’automatisation robotique. Et pour optimiser leur intelligence artificielle à des niveaux toujours plus élevés, ils communiquent avec les individus via la reconnaissance vocale, par l’intermédiaire de chatbots ou de social bots et, bien sûr, via internet et les réseaux sociaux.

Les ogjectifs sont automatisation, la robotisation, le contrôle total (biométrie, télématique, etc.) et la manipulation du comportement humain (par exemple dans le cadre du projet européen « Brain Project » réalisé avec des universités suisses), la production de contenu sous toutes ses formes et bien plus encore. Les GAFAM construisent actuellement un nouveau capitalisme numérique, en grande partie avec du capital fictif, dans lequel la grande masse des individus sont employés comme des crowdworkers sans contrat de travail, sans sécurité sociale et sans revenu suffisant.
Ce processus est extrêmement puissant, parce qu’il est décidé et fabriqué par une poignée d’actionnaires et non par la technologie, nous pouvons l’influencer. Mais à condition de mieux nous sensibiliser à cette nouvelle économie. 


Oliver Fahrni


" Le monde numérique a besoin des jeunes pensants et critiques "


Comment donner aux étudiant(e)s la formation dont ils ont besoin pour relever les défis de la numérisation ? Quels instruments sont utiles pour faire face à l'intelligence artificielle ? Comment les personnes qui ne sont pas nées dans l'ère numérique (comme les enseignant(e)s actuels) peuvent-elles transmettre des connaissances à une génération hyper connectée ? Un professeur répond à ces questions.

Texte: Luca Maria Gambardella, directeur de I'« Istituto Dalle Molle di Studi sull'Intelligenza Artificiale » (IDSIA), Lugano
Photo: IDSIA/Andrea Rizzoli

 
Aujourd'hui, je souhaite parler de nous et de nos enfants, des nouvelles générations et de l'avenir qui nous attend. J’ai deux enfants, un garçon de 26 ans et une fille de 21 ans. Dans le cadre de mon travail, je côtoie des étudiant(e)s universitaires et, lorsqu'ils m'invitent à parler de numérisation et du monde à venir, je me compare aux enfants et adolescents des écoles primaires, secondaires et des gymnases.
D'après ce que j'entends et comprends, une chose est certaine: cette transformation numérique induit des changements à plusieurs niveaux: économique, technologique et social. Le phénomène concerne également les aspects relationnels et ouvre un débat sur les compétences et les connaissances qui sont nécessaires pour contribuer au développement et à la consolidation de cette nouvelle ère.

La pensée critique et sociale manque plus que les compétences techniques

Commençons par le thème des anal­phabètes numériques: je suis le premier concerné, mais aussi nous les adultes, bref tous ceux qui ont mon âge (j'ai 57 ans) et qui ont plus de 30 ans. Au fond, nous sommes présomptueux, car nous croyons avoir compris ce qu'est la numérisation et nous voulons que nos enfants ne soient pas laissés pour compte.
Comment faire? Nous les envoyons suivre des cours de programmation de trois ans, des cours de robotique de quatre ans et des cours de jeux vidéo de cinq ans. Dois-je continuer? De toute évidence, c'est l'une de nos lacunes que nous voulons combler par le biais de nos enfants.
L'adulte numérique responsable ne doit pas se laisser obnubiler par l'idée que les nouvelles générations doivent avant tout acquérir des compétences techniques et technologiques. Les enfants développent ces compétences de façon naturelle au cours de leur éducation et en interagissant avec le monde qui les entoure. Nous, les adultes, nous devons les aider à développer (ou continuer à développer) la créa­tivité, la socialité, l'ouverture d'es­prit et surtout un sens critique, en lien avec la culture classique et hu­maniste. Le manque de ces compé­tences m'inquiète plus que l'incapa­cité d'écrire un code informatique ou de configurer un ordinateur.
Pour ce faire, il suffit de suivre le nouveau Master in Artificial Intelligence à l'USI de Lugano, où nous avons également lancé un cours en philosophie et intelligence artificielle.

Sommes-nous prêts pour des inter­locuteurs artificiels ?

Dans le monde à venir, nous serons amenés à nous confronter à des ma­chines et des robots intelligents qui nous offrent des solutions complexes basées sur de nombreuses données et des raisonnements sophistiqués. Sommes-nous prêts à interagir avec de tels interlocuteurs artificiels? Je ne sais pas, je n'en suis pas sûr. Aujourd'hui, je constate qu'une opinion exprimée par Inter­net ou par une machine est parfois plus écoutée que celle exprimée par un être humain. Devenir paresseux et déléguer des décisions aux machines nous mène dans la mauvaise direction.
C'est pourquoi nous devons créer les conditions pour avoir des jeunes pensants et critiques.

La capacité de raisonner

Nous devons les aider à s'habituer à interagir avec le monde numérique, et partant, empêcher qu'ils vivent isolés du monde réel, et que leur vie quotidienne se limite aux médias sociaux et aux appareils technologiques. Par conséquent, leur capacité à raisonner, à exprimer leur individualité et leur sociabilité, à agir de manière responsable, mais aussi à se divertir sainement et à grandir harmonieusement reste déterminante. N'oublions pas l'histoire et la géographie, la philosophie et les langues (y compris notre langue maternelle, l'italien dans notre cas).
Nos enfants devraient également être encouragés à entretenir de bonnes relations avec eux-mêmes et avec la nature. Dans un gymnase, on m'a demandé quel danger je vois pour les nouvelles générations à l'ère de la numérisation. Un grand risque est l'incapacité de distinguer les loisirs du travail.
Dans certains cas, cela peut aller jusqu'au paradoxe de transformer son travail en un passe-temps.
Quand j'entends dire qu'il y a des gens qui répondent à des courriels professionnels 24h/24 et 7j/7 et qui en sont fiers, je m'inquiète. J’encourage donc l'inaction, les promenades en montagne, les concerts et les moments de convivialité sans Internet.

Dans ce scénario, sommes-nous un bon exemple pour nos enfants ou sommes-nous les premiers à passer des heures, des soirées, voire des nuits avec le smartphone à la main et à leur crier de ne pas le faire? Pythagore, lui aussi, disait: donne vie aux bons exemples, et tu seras dispensé d'écrire de bonnes règles.

Syndicom magazine

J'avoue ...
Habituellement je le survole ...
Rien de bien folichon !

Mais celui-ci, il reflète ma pensée et mes
inquiétudes par rapport à la robotisation.

Qui va "nourrir" les milliers de chômeurs
qu'elle va impliquer ?
Jipé