Arkina

Yverdonnoise depuis 86 ans, Arkina s'en va

Dès l'an prochain, l'usine Arkina d'Yverdon sera délocalisée aux Grisons.
Feldschlösschen évoque la concurrence des marques étrangères et les pressions des grands détaillants.

C'est une histoire de 86 ans qui prendra fin en mars 2008 entre la marque d'eau minérale Arkina et la cité thermale d'Yverdon. Dans un paysage en pleine effervescence, le brasseur et minéralier Feldschlösschen a annoncé hier son intention de transférer la mise en bouteilles de l'Arkina sur son site de Rhäzüns, dans les Grisons, où il produit déjà les marques Rhäzünser et SwissAlpina à partir de deux sources distinctes. Feldschlösschen, propriété du danois Carlsberg depuis 2000, se dit «ouvert à toutes propositions en ce qui concerne l'avenir du site», ce qui revient, en d'autres termes, à y poser un panneau «à vendre». La Municipalité d'Yverdon a affirmé hier par voie de communiqué qu'elle «déplorait cette décision» et qu'elle regrettait de «n'avoir pas été associée à cette réflexion».

Made in Rhäzüns
Le nom d'Arkina ne correspondant pas à une origine géographique, Feldschlösschen pourra librement remplir ses bouteilles avec l'eau d'une autre source actuellement inexploitée à Rhäzüns. Seul signe visible, le nom de la cité thermale disparaîtra des étiquettes. Les 18 salariés d'Arkina à Yverdon se verront proposer des départs en retraite anticipée et des transferts vers les autres sites du groupe, notamment à la brasserie Cardinal de Fribourg ou au centre logistique de Givisier.

Cette annonce intervient trois mois après le rachat d'Henniez par Nestlé Waters. Même si la porte-parole de Feldschlösschen, Bettina Sutter, dément tout lien direct, elle concède que la décision d'une délocalisation s'impose au-jourd'hui sur un marché où les minéraliers «luttent tous contre les mêmes paramètres». Soit la concurrence des marques étrangères, qui écoulent 40% de l'eau minérale consommée en Suisse, et la pression toujours plus forte sur les marges imposées par les grands distributeurs.

Plus prosaïquement, ce serait le succès des bouteilles en PET qui aurait scellé le destin de l'usine d'Yverdon. Face à la demande pour ce type de bouteilles, qui atteint 60% de la production contre 40% pour le verre, le minéralier devait se lancer dans des investissements pour augmenter ses capacités. Dans cette mise en balance, Yverdon s'est retrouvé perdant face à Rhäzüns, où des installations plus modernes pourront être mises en place.

Nostalgie : Une étiquette des années 1920.
Le nom de la cité thermale est voué à disparaitre.

Une eau minérale nord-vaudoise qui porte un nom d'origine arménienne

L'histoire des eaux minérales Arkina trouve sa source dans les origines thermales d'yverdon et... en Arménie. Si cette eau est un pur produit nord-vaudois, son nom vient du Caucase.

En 1903, les exploitants du centre thermal découvrent une source d'eau minérale le long de la future avenue des Bains, sur le terrain de la pension La Prairie.

Elle offre à la station un attrait supplémentaire, puisqu'elle permet de proposer des régimes combinant eau sulfurée et eau minérale sulfatée, calcique et magnésique. Arkina est née.

Elle devra toutefois attendre encore dix-huit ans pour être baptisée par Puzant Masraff, un richissime magnat du tabac originaire d'Arménie. C'est lui qui rachète l'établissement thermal en 1921, alors qu'il en est hôte. Il fonde, le 4 juillet Arkina SA. Les versions divergent à propos de cette raison sociale: certains disent qu'elle reprend le nom d'une ville sainte, alors que d'autres évoquent une source célèbre de ce pays du Caucase.

Avec son fils, Léon, Masraff va exploiter l'établissement et l'hôtel, auquel il espère donner un nouvel élan. Il lance aussi la mise en bouteilles industrielle et la distribution de cette eau minérale. En 1922, une usine d'embouteillage automatique est inaugurée non loin de la source.

Sa capacité est énorme pour l'époque: elle peut atteindre 10 000 bouteilles par jour. Elle sera abandonnée en 1969, au profit du site actuel de l'avenue des Sports. Deux lignes d'embouteillage permettent alors à la société et sa cinquantaine de collaborateurs de produire 33 500 bouteilles par heure.

L'année suivante cette production est encore accrue par l'installation d'une ligne réservée aux bouteilles en PVC, puis en PET.

Arkina les remplit en puisant dans différentes sources. La société s'alimente successivement près de l'avenue des Bains, puis du coté de Bel-Air (dès 1955) et enfin aux Menhirs, une source découverte derrière l'usine actuelle, en 1988. La société est aussi marquée par le changement. Mineralthermen Weissenburg la rachète à Léon Masraff en 1959. Les nouveaux propriétaires séparent Arkina des activités thermales et hôtelières. Trente-six ans plus tard, Feldschlösschen reprend l'affaire, qui occupe encore une vingtaine de personnes, pour l'intégrer complètement en 2000.

François Pilet 21 Novembre 2007